Cookie Consent byPrivacyPolicies.comvive l'europe et ses nouvelles frontières.... bbbrrrrrrrr - Eugenol

vive l'europe et ses nouvelles frontières.... bbbrrrrrrrr

petit filou

24/05/2006 à 13h08

Explosion de la culture du pavot, retour des talibans, règne des seigneurs de la guerre : le pays est bien loin d'être stabilisé

Olivier Weber

Assis sous le toit de palmes de sa cabane ouverte aux quatre vents, dans une vallée étroite comme un défilé imprenable, à 2 500 mètres d'altitude, l'homme entouré par sa petite troupe a l'air d'un petit roi. Ali Sadbarg est un caïd de l'opium. Il trône dans son champ de pavots aux belles corolles blanches et violettes bordé de hautes montagnes ocre. Nul gabelou dans les parages. Et, au-delà des crêtes, les talibans qui menacent. Où que l'on tourne la tête, dans ce village situé exactement en plein coeur de l'Afghanistan, on découvre les trois plaies du pays, trois fléaux pour le président Hamid Karzaï : la drogue, le retour des « étudiants en théologie » et l'absence d'Etat.


Le calot relevé, les mains suintant de résine, Ali, le faciès buriné, présente sans peur aucune son trésor, plusieurs kilos d'opium, la « fée verte » d'Alfred Jarry, dûment emballés dans des sacs en plastique : la récolte de son « domaine » de quelques djeribs - 5 djeribs égalent 1 hectare. Plus loin miroite un autre trésor, les armes des villageois, manière de dire que les habitants du cru défendront chèrement toute intrusion dans leur baronnie.

Sur ces hautes terres bercées par les vieilles légendes, près de Yakaolang, dans la province de Bamiyan, hier encore débarrassée de toute drogue, les armes et les fleurs dispensatrices de paradis artificiels font bon ménage. Pour le plus grand bonheur des commandants du cru, et le plus grand malheur de Hamid Karzaï, confronté à une résurgence sans précédent de la culture du pavot, peut-être 5 000 tonnes cette année.

Herat et son émir

Tout voyageur qui traverse l'Afghanistan est frappé par cette double odeur qui flotte sur les hameaux et dans les moindres vallées, celle de la poudre et celle de la pâte noire, l'opium. Dès la frontière iranienne, sur la route de Herat, l'ancienne Florence de l'Asie musulmane aux bazars couverts, une mode vestimentaire domine : celle des cartouchières. Attributs des nouveaux jacobins et prétoriens de Karzaï ? Au contraire : ces gens d'armes servent les intérêts du grand rival, Ismaïl Khan, maître sur les terres de l'Ouest. La frontière est bourdonnante : camions chargés de toutes les marchandises comme autant de mâts de cocagne, voitures de contrebande, charrettes de commerçants, carrioles décorées des portefaix. Autant de royalties pour celui qui s'est autoproclamé « émir du Grand Ouest ». « Chaque année, avec ses taxes, Ismaïl Khan empoche 600 millions de dollars, soupire un ministre de Karzaï. Soit quasiment le budget de l'Etat afghan... » A deux pas du poste frontière d'Islam Qaleh, capharnaüm de poussière, un lieutenant du chef des douanes, Abdoul Rahim Salehi, désigne d'un geste las le désert environnant, de part et d'autre de la piste : « Les trafiquants n'en font qu'à leur tête : là, ils peuvent passer des convois entiers. Nous, nous n'avons que quelques soldats pour surveiller toute la région. »

Immensité de cette frontière, qui semble poreuse comme une lande asséchée. Mais que la ville de Herat paraît son contraire ! Oasis légendaire de l'âge d'or de la Perse, la cité aux minarets qui effleurent les nuages a retrouvé son aura. Tandis que les soufis aux cris rauques s'assemblent dans le mausolée du poète mystique Abdullah Ansari, à la nuit tombante, la cité brille de tous ses feux. Clients qui baguenaudent devant des magasins bien fournis, négociants d'or qui amassent des liasses de billets, artisans aux doigts de fée, vendeurs de bibelots, tous composent dans les ruelles encombrées une géographie de la réussite. A croire que cette ville veut damer le pion à Kaboul.

Sur les hauteurs, dans son palais à la décoration kitsch, le maître de céans, Ismaïl Khan, le reconnaît : « sa » ville, son Etat pourrait-on dire, se doit de montrer l'exemple. Comme pour narguer Karzaï, qui n'a pour toute armée qu'une troupe de 6 000 hommes quand l'émir de l'Ouest en dispose de presque autant pour une seule ville. « A Herat, au moins, les fonctionnaires sont payés, les corrompus sont matés et la criminalité est quasi inexistante », dit un diplomate occidental. A Kaboul, les hommes de Karzaï surveillent anxieusement l'envolée d'Ismaïl Khan. Pour Abdoul Ahmid Mobarez, ministre adjoint de la Culture et de l'Information, ce n'est pas de l'autonomie, mais de la sécession. « S'il parvient à garder son trésor de guerre pour lui sans le partager avec l'Etat afghan, les autres gouverneurs seront tentés de l'imiter, ce qui est déjà le cas », souffle un proche de Karzaï.

La main dans sa barbe blanche, face à un palmier de plastique que secoue un vent insidieux glissant sous les portes vitrées, Ismaïl Khan, lui, feint de tendre la main au président afghan : « J'ai même voté pour lui ! » Avant de vanter avec un regard matois les mérites de son fief : la sécurité, les écoles rebâties, les 400 000 élèves scolarisés, garçons et filles, les 54 usines en construction, l'université avec ses 36 laboratoires de recherche, sa ferme expérimentale, une bibliothèque aux 200 000 volumes... Adepte du rapport de forces, Karzaï lui a retiré son statut de chef militaire de la province. Ismaïl Khan ne s'en émeut même pas, conscient, depuis son trône, de régner en puissant. Quelques jours plus tard, ce sont des policiers fidèles à Karzaï et des sbires d'Ismaïl Khan qui s'affrontent dans les rues de Herat. Et, quand un journaliste afghan ose critiquer l'émir, celui-ci adoube son tabassage. La renaissance de Herat est d'abord l'affirmation des pleins pouvoirs de son seigneur.

La vallée mystérieuse de Jam

Quand on monte vers les montagnes du centre, ce château fort réputé insoumis, on constate que Karzaï n'est pas au bout de ses peines. Le seigneur de Herat fait des émules. Quitte à ce que ces vassaux retournent leurs armes contre leurs suzerains. A Jam, au confluent de deux vallées où s'élance un minaret vacillant du XIIe siècle, tour de Pise du monde musulman, les féodaux font la nique à Ismaïl Khan et à Karzaï. A deux pas du minaret, entouré d'une escouade de gardes et d'hypothétiques conseillers, le commandant Hadji Abdoussalam Khan, qui secoue sans cesse son long turban, livre ses griefs : à l'ouest, un chef de guerre qui veut être roi, à l'est, un préfet de province qui dilapide les rares deniers publics, et un président afghan qui ne règne que sur sa capitale, au point de mériter le surnom de « maire de Kaboul »... Cet ancien commandant de la résistance parle même de chasser les représentants de Karzaï, accusés de se livrer au trafic de pavot et qui préfèrent afficher profil bas. « Le préfet est un homme véreux, et son adjoint, Maulawi Din Mohamad, était déjà un trafiquant sous les talibans, qu'il a toujours défendus. »

A Jam, les trois fléaux qui inquiètent Karzaï, sédition provinciale, retour des talibans et culture du pavot, s'entremêlent étroitement dans un horizon flou. Au point que le commandant en bisbille avec les hommes de Kaboul, et même avec tout le monde, finit par avouer qu'il compte cependant quelques amis, les talibans, avec qui il partage une conception rigoriste de l'islam. Et tant pis si les moines-soldats ont voulu descendre au canon le minaret de Jam, l'un des joyaux de l'Afghanistan, peut-être le reliquat de Firuzkoh, la capitale mythique de l'empire ghoride ! On murmure d'ailleurs que le commandant acerbe ne serait pas mécontent de voir disparaître cette tour gênante, objet de tant de précautions de l'Unesco. Son credo, comme nombre de chefs de guerre : « On ne peut compter que sur soi-même... »

Chaghcharan l'oubliée

A quatre jours de route de Herat, posée sur un haut plateau de terre poussiéreuse qui pénètre sous les portes et jusque dans les âmes, Chaghcharan est une capitale provinciale plus isolée que jamais. Quand les émissaires débarquent de Kaboul, c'est pour quelques heures à peine, par avion américain, avec dans la poche un discours d'unité nationale qui laisse pantois. Tel le général Barialaï, ancien compagnon de Massoud, escorté de forces spéciales, qui sans trop y croire serre la main du préfet, le docteur Ibrahim Malikzada. Lequel, les pieds dans le gravier de l'aérodrome, est furieux de l'attitude de Kaboul, qui l'a pourtant nommé : « Ici, dit-il face à deux avions détruits durant la guerre, tout manque, l'eau, l'électricité, les écoles, les projets, et l'aide promise qui ne vient toujours pas. » Constat d'une humanitaire de Médecins du monde, l'une des rares ONG présentes dans la région : « Il n'y a que 20 lits d'hôpital pour toute la province, grande comme l'Auvergne. Ici, un enfant qui a l'appendicite est souvent condamné à mourir. »

Les yeux tristes, le préfet paraît bien seul sur la piste d'où vont bientôt redécoller vers la capitale les avions de Kaboul. L'envoyé de Kaboul reconnaît que les paysans n'ont pas le choix : ils s'adonnent à la culture du pavot. Quant aux trafiquants d'opium, ils mènent grande vie, puisque les maigres troupes du représentant de l'Etat n'ont pas assez de véhicules pour se lancer à leurs trousses. Misère des petits fermiers, richesse des trafiquants et déprime du préfet : revêtir la charge de haut fonctionnaire dans cette province maudite, c'est accepter d'être un commis de l'Etat sans Etat.

Les ennemis d'hier ne sont d'ailleurs pas loin. Maints habitants redoutent que les talibans, l'autre fléau qui hante Karzaï, ne se glissent dans la ville, avant l'arrivée des neiges qui isolent la contrée cinq mois durant. Certains estiment que les fous de Dieu ont déjà gagné, sous un autre nom. Et ils désignent, pour confirmer leur soupçon, la colline de la mosquée. Là siège Mirza Amanullah Mostazapha, responsable de l'Ershad, la Guidance islamique, qui ne rêve que d'augmenter le nombre de mollahs dont il a la charge. « L'Ershad, c'est montrer la bonne voie aux gens », dit-il au sortir de la prière. S'il ne plaide pas pour la coercition, le directeur des consciences de Chaghcharan, en quête de pureté, est apparenté à un propagandiste de la charia, la loi coranique, avec ses rapports de conduite qui lui reviennent de toutes les mosquées et ses agents qui patrouillent de-ci de-là. A observer le religieux, on se dit que l'ordre taliban, tel un manteau de sable semé par un djinn malfaisant, gagne lentement du terrain.

L'antre des trafiquants

Au loin, une curieuse armée flotte dans le vent. Ce sont des drapeaux blancs, signes non d'une trêve, mais d'épouvantails. Les planteurs de pavot trompent les oiseaux et aussi le mauvais sort. Cette année, après tant de sécheresse, la récolte promet d'être bonne. Dans son champ, le paysan Ali Mera en est ravi. Raclette en main, il s'évertue à récolter le suc qui surgit des bulbes verts. L'odeur est tellement forte qu'il porte un masque. Ici, dans le village de Gawkoshta, au pied d'une montagne de 4 300 mètres, les bandits n'ont qu'à bien se tenir. Certes, une dizaine d'attaques de maraudeurs sont à déplorer dans la semaine, mais trafiquants et planteurs se sont alliés pour repousser les assaillants. A 300 euros le kilo, la récolte est un trésor qui rapporte à l'hectare trente fois plus que le blé.

Ainsi, peu à peu, s'est créée une macroéconomie de la drogue en Afghanistan. Dans des régions entières, tout le circuit de l'échange marchand est régenté par la vente des opiacées - achats de voitures, de munitions, constitution de milices, mariage avec plusieurs femmes. Une agronome polonaise est particulièrement pessimiste : « Cultures de substitution ou pas, il faudra dix ans pour renverser la vapeur, parce que désormais tous les échelons de la société sont impliqués. » Ajoutez à cela une énorme erreur du gouvernement : avoir promis une aide de 300 dollars par hectare à tout cultivateur qui arracherait ses champs de pavot. Du coup, des escouades de paysans se sont mis à planter pour percevoir l'auguste manne...

Kaboul, la ville assiégée

Sous les talibans, Kaboul fut cataloguée comme une Babylone que les messagers de la pureté s'étaient juré de punir. Elle est désormais, elle aussi, une Jéricho aux murs lézardés, citadelle assiégée de l'intérieur par les trois maux : le narcosystème, la montée des néo-talibans et l'absence d'Etat. Le narcosystème ? « Les trafiquants se sont infiltrés au plus haut niveau de l'Etat », lance Hamed Akram, proche de Karzaï. « Les mafieux du monde entier se sont donné rendez-vous dans notre pays », avoue Mirwais Yasimi, directeur du Bureau des narcotiques. Les néo-talibans ? Certains d'entre eux écument les rues de Kaboul, comme cet ancien commandant de Khost pendant le djihad, la guerre contre les Soviétiques, qui tance les modérés et blâme le régime pour son ostracisme à l'égard des chefs de tribus pachtounes, l'ethnie majoritaire. Enfin, l'absence d'Etat, qui encourage la corruption et mine davantage un pays à 90 % analphabète, à l'espérance de vie qui ne dépasse pas 40 ans et à la mortalité infantile de 1 pour 4. Bon combattant au côté de Massoud, Basir Salangi, qui recevait alors ses hôtes dans une grande mais modeste maison, est devenu un stratège de l'abus de pouvoir : chef de la police de Kaboul, il a rasé des quartiers pour mieux reloger, à prix fort, les compères du sérail. Dans le collimateur de l'Onu et de la Commission afghane des droits de l'homme, il a dû démissionner. Désormais, les regards se tournent vers le maréchal Fahim, autre « petit Massoud », comme le surnomment maints Kaboulis, et qui, depuis son poste de ministre de la Défense, a la haute main sur la spéculation immobilière de la capitale.

« Fumer l'opium, c'est quitter le train en marche », écrivait Cocteau. « Fatigué par la charge trop lourde qui pèse sur ses épaules », selon un ambassadeur occidental qui le rencontre régulièrement, Karzaï voit dans sa gare trop de voyageurs et pas assez de wagons. A ce stade, les seigneurs des provinces peuvent être considérés comme un moindre mal. Le pire, c'est que les passagers clandestins se donnent la main - talibans, trafiquants et corrompus. Les rails de la prospérité sont encore loin d'être posés et, sur le ballast, Karzaï ressemble étrangement à un chef de station sans convoi

Le numéro un de l'opium
Cette année, la récolte de l'opium en Afghanistan pourrait avoisiner les 5 000 tonnes, soit un record absolu. Les talibans détenaient, certes, le record jusqu'à présent, avec une production de 4 200 tonnes en 1999. Mais les sbires de mollah Omar avaient éradiqué jusqu'à 94 % de la récolte en 2001.

Désormais, 75 % de l'opium mondial proviennent de l'Afghanistan, pour une valeur de 2,5 milliards de dollars, ce qui représente entre 40 et 60 % du PNB, selon le FMI. Dans les zones frontalières du Pakistan mais aussi au Badakhchan, les laboratoires d'héroïne - 10 kilos d'opium produisent un kilo de poudre blanche - font florès.

Plusieurs dizaines de ces « cuisines » ont récemment vu le jour, selon un responsable de la lutte antidrogue à Kaboul. A 20 000 euros le kilo, côté pakistanais, l'affaire est hautement lucrative O. W.



Pa050055 igyagy - Eugenol
mark

24/05/2006 à 15h19

Ben oui!
Où l'on constate que l'Afghanistan est resté ce qu'il est, passé l'opération de nettoyage, du reste inachevée, commanditée par l'ONU pour régler son compte à l'Ennemi de son ancien ami américain.

La culture et le trafic reprennent comme à l'heureux temps où l'Amérique vendait aux mêmes trafiquants des Stingers pour descendre des Russes, pardon, des communistes.

2 français des forces spéciales morts cette semaine...

Où sont les beaux discours sur l'établissement de la démocratie et la pacification de ces anciens alliés objectifs de puissances militaires et économiques occidentales?

Il en est où le gazoduc qui devait passer par ce beau pays, où le regard de cette petite afghnane qui avait fait chavirer nos coeurs de démocrates, nous faisant oublier ceux que nous ne verront jamais, derrière leur grilles de coton bleu?


Amibien

24/05/2006 à 16h18

vas savoir à qui profite le crime...


Pa050055 igyagy - Eugenol
mark

24/05/2006 à 17h30

Coïncidence, à 13h je lis Courrier International reçu ce matin.
Un article étonnant par un russe parti en stop à travers l'Afghanistan, malgré les mises en garde des services d'ambassade de Kaboul qui lui ont proposé un rapatriement gratuit par le premier avion.
Pour résumer:
- les forces internationales protègent leurs ambassades et sont invitées à assurer leur propre sécurité
- le russe, barbu donc suspect, est arrêté plusieurs fois et découvre des prisons agréables, sans barreau, où l'on est bien nourri et confortable (!?)
- les bus qui sillonent le pays servent à transporter aussi bien humains que bétail
- les voitures sont débarrassées de leur coffre pour augmenter la capacité de transport
- les carcasses de tanks deviennent pilers de pont
- pas de voleur dans les villes, mais des bandits de grands chemins, de sorte que personne ne roule entre 22h et 4h
- un pays hospitalier où cependant une femme étrangère tête découverte est regardée comme une femme "nue"
- la nourriture y est abondante et le voyageur n'a croisé que deux fois des marchands d'opium, semble-t-il plutôt destiné à l'"export" ...
- encore trop de champs de mines russes signélés par des blocs de pierre peints en rouge.