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Cas Clinique
31/10/2006 à 09h55
« Docteur, ça va t’y être encore long ? »
Mais c’est pas possible ! C’est pour la caméra cachée ou quoi ?J’viens juste de lui taillader la crête qu’elle voudrait déjà foutr’ le camp l
« Mais non, Madame, on avance, un peu d’ patience »
C’est pourtant pas l’ moment d’ me chatouiller les synapses, j’ suis qu’à moitié serein. Déjà, le retourné de lambeau, c’est pas ma branche ( j’incline pas à récliner), mais là, j’attaque carrément la séquence innovation : j’ai prémédité d’ ensevelir mes deux premiers implants dans cette mandibule totalement édento-résorbée, enfin, si j’ la trouve sous la barbaque !
Prémédité, le mot n’est pas excessif: ça fait bien cinq berges que des boni-menteurs fayots tentent de me convaincre que si t’as déjà planté une cheville dans un mur sans passer la mèche, la perceuse et tout le bras chez le voisin, tu peux devenir implantologue du jour au lendemain. Et vâz-y les arguments pour enfoncer le clou, si j’ose dire : à toi le prestige et la fortune, sans compter le doigt d’honneur au dirlo de la caisse primaire !
Mais j’ suis pas du genre à fourailler dans tout ce qui bouge juste pour faire dégringoler les sesterces. J’suis un bilieux, moi. ! J’claque du bec en gambergeant : je me vois enrouler un trijumeau complet autour d’un foret de quatre. Je visualise un geyser artériel qui me gicle à la gueule et nique le plafond. Je me cauchemarde taraudant un il, pétant une mandibule, ressortant d’un coup via l’occiput pour visser le mec à la têtière. Je m’ imagine sortir du cab avec les menottes, sous les huées, et prendre dix ans d’ placard. Remarque, ça me laisserait tout le temps d’ écrire un bouquin : « Complications et décès en implantologie » !
Alors, je me suis dit, Pal, t’es pas plus con que la moyenne, qui est faible. Bon. Si t’en as ras l’ derche de sarcler les vieux bouts d’onglet coincés dans les chicots croupis de cradingues fauchés, t’as qu’une solution : tu t’inities dare-dare à l’implanto.
A moi les conf, les articles, les pubs, les revues, DVD z’et bouquins. Mais c’est pas parce qu’on a reluqué 500 photos et acoustiqué quarante sept fois la théorie par de beaux-parleurs sapés en pingouins ( franchement, y’en a qui font Kafka dans leurs colloques !), qu’on est plus hardi pour farfouiller l’anat du premier péquin qui se présente l’ oropharynx béant. A fallu passer aux travaux manuels ! Je dégote alors une formation hyper-intensive à titre ronflant, qui promet sur papier glacé de me téléporter en cinq jours au firmament de l’ élite professionnelle. Je fuse !
Pour 2000 euros hors frais annexes, t’as surtout le plaisir intense d’entrelarder un macchabée en voie de putréfaction ( z’appelent ça « frais » quand le défunt est clamsé depuis moins d’ trois mois !), de lui cicasser la viande froide, de lui chercher des trous dans le pâté de tête, d’ lui chignoler l’os tous les centimètres pour l’ truffer d’implants en promotion. Ca schmoute, ça rapporte pas, mais au moins t’es pas paralysé par le trac de la big boulette iatrogène !
En ressortant de là, ma conviction est faite : la mort, j’ suis pas pour !
Je retourne donc voir 2 ou 3 pros planter dans le vif, et là, gonflé à bloc comme un nichon de siliconnasse, j’investis franco dans la panoplie complète du p’tit implantologiste.
Me v’la donc en piste chez moi pour la grande première.
Enfin, grande première, façon d’ causer ! La candidate doit toiser un mètre trente deux, en tirant bien des deux bouts. A 92 piges, elle est toute racornie, ratatinée, quasi invaginée, mais le cortex a encore la frite . Elle crèche dans l’immeuble, deux étages au-dessus. Un jour que son Jules m’ payait le rosé tiède dans un duralex poussiéreux ( pour faire passer les étouffe-chrétiens de sa moitié ), elle m’avait embourbé en me suppliant de trouver un plan d’urgence pour amarrer son complet sud, hyper-actif depuis des lustres. Je m’étais dit, Pal, à son âge, tu vas quand même pas l’envoyer se faire scanner le corgnolon à pétaouchnoque pour deux malheureux crampillons !. Alors, j’ lui ai un peu éclairé le consentement, et elle a tout signé. Y’avait pu mèche de se dégonfler.
Le truc que j’ viens d’inciser, on peut pas vraiment appeler ça une crête ! C’est une froissure parmi d’autres, mais à base dure.
Vooooiiilà ! Je repose le scalpel avec flegme, presque au ralenti, et j’aborde l’estafilade au décolleur de Chépuki.
Pas glop ! A la première digito-contraction pour déscratcher le premier millimètre, je subodore recta que j’ suis dans le bouillon. C’est pas de la gencive attachée, c’est une tranchinette de bacon cyanolitée à l’os. T’as beau faire délicat, ça déchire comme du carpaccio de saumon fumé. Pffffff ! Y’en a pour un bail avant d’ aérer l’ dur !
Beut let’s keep cool, me dis-je en my-self, on n’est pas aux pièces, y’a pas matière à stresser quiconque, ni la nonagénaire enfouie sous les champs, ni mon aide opératoire, ci-à ma gauche, assistante certes experte, mais bleusaille en boucherie gingivale.
Justement, elle esquisse un léger mouvement qui attire mon il libre. Stupeur ! Que vois-je, tout à trac et subito ? La dite collaboratrice, pâlichonne, mais presque, semble prise de vapeurs derrière son masque, de mésaise sous sa charlotte et d’indisposition dans sa casaque ! La pâmoison intégrale semble imminente, va t’elle s’affaler en chambard au milieu du boxif chirurgical ? Non, dans un élan de survie à court terme, elle plie les gaules en moins de deux et met les bouts précipitamment hors-bloc, à la recherche éperdue d’un pouf et d’une bouffée d’air frais.
Ouf ! Le pire m’est épargné, mais le fait est que j’ me retrouve en solo à pédaler dans le yoghourt !
Je confesse dix secondes de vacillation morale à cet instant : soyons réaliste, on va à la foirade : avec un fossile ultra-précaire sous les draps, une assistante évaillée dans le couloir et une gencive rétive qui veut rien savoir, j’ suis passé du périlleux à l’utopique.
Mais, nom d’un bizut breton, pas question de capituler en rase-cambrousse! Usant de toutes les phalangettes disponibles pour pomper l’ jus et écarter la babine amorphe, je m’attelle à gratter le granuleux, à racler le raboteux, à rogner le rêche, à ruginer le rugueux. Après 10 bonnes minutes ( une bonne minute, c’est une minute comme les autres, mais bonne ) je commence à discerner le bas-fond de l’interstice. De l’os !!!
C’est alors que raboulent ensemble l’espoir et la rescousse, l’indisposée ayant prestement retrouvé un teint frais, rose et velouté. Ah, y’a pas à dire, quand l’auxiliaire participe, tout se conjugue mieux !
Une fois dévié extra-muros un semblant de lambeau, le substrat n’est pas folichon. C’est quoi, ce truc ? Une apophyse, une saillie, une arête, une protubérance, une épine? Gaudy seul le sait. En tout cas, y’a comme un os ! Le machin doit mesurer 3 millimètres de large, et mes implants les plus mini 3,8. Y’a pas mèche de fourrer un foret la-dedans. J’donne bien un p’ tit coup d’ gouge, mais ça gagne quasi que dalle.
Bon, faut y’aller, j’attaque en canin à la boule, un chouilla en vestibulaire, un doigt devant, un doigt derrière ( la crête, évidemment !). Y pèse une tonne ce contre-angle ! Ou qu’elle est la pédale ? Y’a du jus phy? Et le compte-tours, il est à combien ? J’ suis t-y d’équerre ? C’est t-y mou ?
Voilà, j’ai à peine marqué, mais au bon endroit. Envoyez le foret pilote !
C’est là qu’ c’est méga délicat, bonjour l’angoisse de forer la sub linguale, j’ai le palpitant turbulent. Je compte les repères 4 fois de suite, je confirme la vitesse et le couple 6 fois, je fais tourner dans le vide, bouge pas Gilberte ! Je vise comme au ball-trap, un oeil fermé, la tronche toupillant juste au dessus pour pas me vautrer d’axe. Le hic, c’est que quand ça tourne et que t’envoie le sérum, tu vois macache ! Tant pis, je perce un peu sur 3 ou 4 mm. La vache, c’est coriace ce truc-là ! Moi qui flippait d’ errer dans la guimauve, j’ suis obligé de bourriner comme un sauvage pour poinçonner 4 mm. Stop ! Contrôle du pertuis ! Bof, c’est encore qu’une demi-trouée, faut prolonger l’enfonçure. J’y retourne : je pousse, je retire, je vais z’et je viens, mais je pense qu’à une chose : va pas calciner le spongieux!
J’colle 2 guides dans les forures. Mouais. C’est vaguement parallèle, mais à 8 mm, j’ tape sur du béton, pas moyen de fileter plus loin ! J’ bite pas pourquoi, à la pano, j’avais 15 mm au bas-mot. Bon, j’ vais pas insister lourdement : surtout pas de dérapage incontrôlé ni de combustion en bout de foret !
Tiens, au fait, y’a la valétudinaire qui bouge pas d’un poil. Elle aurait pas calanché sous l’ linge, quand même ?
« Ca va, Madame, vous ne sentez rien ? »
« Non, ça va »
Bien, alors, je farfouille dans la trousse et déniche la vrille adéquate : 3.8 x8,5. Là, c’est moins casse-gueule, ça fore pas du bout.
Et merde ! Ca déhisce en haut ! Fallait s’y attendre, toute crête étriquée trépigne sous le trépan trépidant. Mais, c’est pas Dieu possible, ça va jamais cramponner, c’ t’ affaire! Heureusement qu’ j’ai rien promis à l’ancêtre !
Bon, au point où jen suis, j’ boulonne les artifices titane et on rentre bouffer ! J’agrippe le premier direct au contre-angle, je visse gentiment. Arrivé à fond, le col dépasse un peu, mais ça remue pas. Bon, je tire doucettement pour désengager le connecteur…. Putain d’ vérole, ça coince ! C’est pas vrai ! J’ai beau gambiller dans tous les sens, pas moyen de dételer ! Ah, ça, quand ça veut pas, ça veut pas ! Obligé d’enclencher la marche arrière, j’ dévisse tout, je re fourre gentiment l’implant dans son container, je défouraille la clé à cliquet et j’ recommence à la paluche. Il est déjà Ricard moins l’ quart !
Pas con, j’opère idem pour l’autre, qui dépasse un peu moins, mais j’y vois trois spires en façade. J’peux pas laisser ça, on court au fiasco magistral.
« On y est presque, Madame, tout merde bien ! »
Un fois tout capuchonné, je bourre un peu partout un concentré minéralisé lyophilisé pasteurisé d’os d’un quelconque bovidé, et en avant la couture. Six points, rincette, compresse.
Pfffff ! Quelle galère !
PS : Eh ben deux ans après, l’aïeule est vivante et son complet fait toujours d’ la barre fixe !
Dr Pal, omnidentiste, 100% de réussite en implanto !
31/10/2006 à 11h20
Merci Pal, je me demandais pourquoi je ne m'étais pas encore mis aux implants ; tu viens de me le rappeler!!!
01/11/2006 à 07h37
ben moi je sais ce qui me reste à faire...
je dois poser ma première vis casto tout seul dans quelques jours, y' a pu qu'à aller m'acheter des couches cullottes grande taille avant de poser.
01/11/2006 à 13h20
quand l’auxiliaire participe, tout se conjugue mieux !
j'adore....
01/11/2006 à 23h06
merci de nous avoir fait partagé ton expérience.
Cà faisait longtemps que je n'avais pas ri comme cela.Peut etre que c'est parce ce que ta description m'a semblé étrangement famillière...
02/11/2006 à 19h42
Excellent, je m'y revois avec mon premier cas il y a 2 ans ...
Mais j'ai continué et je flippe bcp moins aujourd'hui !
02/11/2006 à 20h18
Céline n'aurait pas écrit mieux, vraiment bravo PAL pour ce grand moment de littérature!
03/11/2006 à 18h55
y’en a qui font Kafka dans leurs colloques...
Où est-ce qu'il va chercher tout ça ?