Tous les forums
Assises du médicament : transparence...à huis clos
21/03/2011 à 19h12
enquête le 11/03/2011 par Sébastien Rochat
Assises du médicament : transparence...à huis clos
Incident : un participant souhaitait filmer.
Contenu reconnu d'Utilité Publique Ce contenu a été voté "d'utilité publique" par nos abonnés, ou sélectionné par la rédaction pour être gratuit. Il est temporairement accessible à tous, abonnés et non abonnés Version imprimable Discuter sur le forumChaud l'ambiance aux Assises du médicament ! Un participant à ces Assises a tenté de filmer une séance d'un des six groupes de travail mis en place par le ministre de la Santé, Xavier Bertrand. Mais il s'est attiré les foudres des organisateurs qui ont interdit que les débats soient filmés malgré les demandes répétées de la revue Prescrire, qui participe à ces Assises.
La scène s'est déroulée mardi 8 mars, au cours d'une séance du groupe 4, censé réfléchir sur la mise en place d'une "information indépendante, transparente sur les produits de santé auprès des professionnels de santé et du grand public". L'incident est révélateur de la tension qui entoure ces Assises: dans un premier temps, il n'était même pas prévu que la liste des prticipants soit publique !
A peine commencées, les Assises du médicament font déjà polémique. Ce matin sur France Inter, le docteur Dominique Dupagne, responsable du forum médical Atoute.org, a expliqué que les organisateurs avaient refusé que des participants filment le groupe de travail censé réfléchir sur la transparence de l'information.
"C'est un peu gênant", constate, amer, Dupagne, à qui un portrait est d'ailleurs consacré dans L'Obs de cette semaine
Sur son site, Dupagne raconte que "le vice-Président, Yannick-Louis Martin, a menacé de poursuites tous ceux qui utiliseraient publiquement le matériel capté".
Contactés par @si, trois témoins confirment la scène. "Le président du groupe s'est aperçu que l'un des participants filmait, il a exprimé son vif mécontentement car les participants n'étaient pas prévenus", explique Irène Frachon, la cardiologue qui avait révélé l'affaire du Mediator, présente à la réunion.
"Le président Céretti a failli demander un vote en expliquant qu'il serait d'accord pour la vidéo", explique un autre participant, Pierre Chirac de la revue Prescrire. Il était contre la vidéo clandestine mais réfléchissait tout haut sur la possibilité de filmer les débats en disant qu'on pouvait peut-être voter, mais ça ne s'est pas fait. Les gens qui se sont exprimés autour de la table étaient contre. C'était confus. Le vice-président est alors intervenu en expliquant qu'il voulait qu'on respecte "son droit à l'image".
Joint par @si, l'auteur de la vidéo, Philippe Foucras, médecin et président du Formindep (un collectif de professionnels de santé réclamant "une formation médicale indépendante") reconnaît qu'il a commencé à filmer les débats et qu'il ne s'est pas manifesté "quand le président a demandé en début de séance s'il y avait un enregistrement". Ce qui explique sans doute les vives réactions autour de la table quand on s'est aperçu qu'il filmait. "Les représentants de l'industrie du médicament faisaient des moues indignées, ils se sont énervés quand Dupagne [membre lui aussi du Formindep] a dit que la vidéo serait montée et mise sur le net", raconte Foucras.
"J'ai dépensé 120 euros pour acheter une caméra puisqu'ils n'ont pas les moyens"
Pour les trois témoins, l'absence d'images est tout simplement incompréhensible : "C'est stupéfiant que les gens ne trouvent pas normal d'être filmés !", s'exclame Frachon. Le représentant de Prescrire explique qu'il avait "posé la question au moment du lancement des Assises : puisque les Assises veulent mettre de la transparence dans les décisions, on voulait que ce soit filmé comme lors des enquêtes parlementaires". Deux motifs auraient été invoqués pour expliquer l'absence de caméras : le coût et la volonté de ne pas perturber les débats.
Philippe Foucras explique que lorsque Dupagne "a posé la question à Xavier Bertrand lors du lancement des Assises, le ministre lui a répondu qu’il n’avait pas le budget. J'ai donc dépensé 120 euros pour acheter une caméra puisqu'ils n'ont pas les moyens". En réponse à Prescrire, les organisateurs ont avancé une autre excuse : "on nous a dit que la vidéo des débats risquait de provoquer une confusion, ça allait perturber le processus, explique Pierre Chirac. Ils ne voulaient pas qu'on filme des groupes de travail car les organisateurs voulaient communiquer sur une synthèse. Xavier Bertrand a dit qu'il y aurait un site internet et que des comptes rendus, validés par les groupes de travail, seraient mis en ligne".
Contacté par @si, le rapporteur général des Assises, Edouard Couty nous explique qu'il serait impossible de filmer les débats : "il y a six groupes qui se réunissent dans des endroits différents, parfois à des heures identiques. Matériellement, c'est difficile. Comme on n'a pas de salles attitrées, certains groupes se réunissent à l'Institut Curie, dans des facs ou dans d'autres salles louées par le ministèrte. C'est difficile d'être aux quatre coins de Paris en même temps. Par ailleurs, techniquement, je n'ai pas les moyens de faire filmer : je n'ai pas de caméraman et je ne dispose pas d'un budget considérable. Il n'y aura pas de verbatim car on n'a pas de sténo. Par contre, sur le site du ministère, il y aura un espace où l'on retrouvera les comptes rendus, validés par les groupes de travail. Si certains ne sont pas d'accord avec le compte rendu, ce sera rajouté. Mais tout cela demandera du temps car il faut attendre la deuxième réunion pour que ces comptes rendus soient validés. Par ailleurs, sur le site qui devrait être mis en ligne la semaine prochaine, on trouvera le nom des participants ainsi que leurs déclarations d'intérêts dès qu'elles seront saisies".
Malgré l'incident de mardi dernier, Prescrire a décidé de continuer à participer aux Assises, "tant qu'on a l'impression que ça sert à quelque chose", explique Pierre Chirac. Irène Frachon n'a pas encore pris sa décision. En revanche, du côté du Formindep, il n'est plus question de participer à ce qu'ils considèrent être "une mascarade". Au-delà de la question des débats filmés, Foucras doute de la réelle volonté du gouvernement de rendre le système plus transparent : "Lorsque j'ai demandé ce qui se passerait si les déclarations d'intérêts des professionnels de santé, censés éviter tout conflit d'intérêts, étaient fausses, on m'a répondu qu'il fallait leur faire confiance. Le président a même ajouté qu'il y aura toujours un palmipède qui se chargera de sortir l'information". "Même si la presse fait son travail, c'est quand même incroyable d'en arriver à ce niveau-là", conclut le vidéaste contrarié.
L'incident est révélateur de la tension qui entoure ces Assises. Réalisatrice d'un documentaire critique sur l'industrie du médicament, Les médicamenteurs, Stéphane Horel (que nous avions reçue sur notre plateau) avait demandé au cabinet de Xavier Bertrand...la liste des participants. Réponse sans appel: la liste est secrète. Frachon a dû appeler personnellement le ministre sur son portable, pour obtenir la promesse que cette liste soit publique. Horel a eu moins de chance en demandant à s'inscrire, pour participer aux Assises. On lui a fort poliment répondu qu'il n'y avait plus de place. Pas un seul journaliste (hormis ceux de Prescrire) n'y assiste.
Par Sébastien Rochat le 11/03/2011
Mots-clés : Assises du médicament, France Inter, Prescrire