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04/12/2009 à 12h55
L'ésotérisme et la raison
Ce midi, je vais tenter dans un premier temps une tâche impossible, celle de définir l'ésotérisme, ou plutôt les différentes versions de l'ésotérisme, puis je l'opposerai artificiellement à la raison, dans le but de savoir quelle voie est la meilleure pour atteindre la Connaissance, celle qui se prétend commencer avec un grand C.
L'ésotérisme existe depuis longtemps... mais c'est une notion très récente.
En effet, le mot « ésotérisme » a été inventé par un protestant alsacien, en 1828. Jacques Matter voyait en l'ésotérisme un nouvel espace de liberté intellectuelle et pourquoi pas théologique, loin du dogmatisme catholique.
La période post-révolutionnaire était pour lui un vaste champ d'exploration, qui permettait, débarrassé de l'envahissante emprise religieuse, de découvrir des voies d'accès directes à Dieu, comme pendant la Renaissance, ou à l'époque de la Gnose d'Alexandrie.
Ésotérique -relatif à l'intérieur- s'oppose à l'accessible et plus vulgaire exotérique- relatif à l'extérieur.
Mais l'intérieur, l'ésotérique, est mystérieux. L'enseignement comporte un volet caché, Il s'acquiert par l'initiation qu'on donne à des disciples choisis, comme dans l'ancienne Égypte, chez les pythagoriciens, ou platoniciens, néoplatoniciens, etc.
Tout est caché, mystérieux, occulte.
L'occultisme est donc une conséquence de l'ésotérisme, mais les sens des deux mots se mélangent, au point de devenir des faux jumeaux, plus ou moins synonymes, et au sens très flou.
Occultisme et ésotérisme sont en effet des mots autobus. Les voyageurs montent à des arrêts différents, descendent à des arrêts différents, ne vont pas au même endroit. Ils n'ont en commun que la direction générale.
La première raison à l'existence même de l'ésotérisme tient à la référence ultime au Dieu. Il perd sa force contraignante, la religion, au profit d'une conception abstraite ou naturaliste.
Le romantisme a donné un regain de vitalité à la religion, c'est un fait non contesté, mais a aussi semé le doute sur la toute-puissance de la raison. L'accès à Dieu n'était plus possible sans passer par la science... et la science devait réconcilier la raison et la foi, puisque la théologie pure avait échoué.
Et donc, parfois, hélas, pour certains, la tentation de faire parler, et faire dire n'importe quoi à une science nouvelle et inconnue existe.
Nous ne sommes plus là dans la tradition des gnoses antiques ou dans les théosophies chrétiennes de Maître Eckhart (1260-1327).
Eliphas Levi, mage de profession, a popularisé ce nouvel ésotérisme, destiné à transfigurer le savoir. Ésotérisme et occultisme ont donc cohabité, souvent considérés (non à tort) comme synonymes, le premier étant d'un usage savant, et le second mieux intégré dans la culture générale. A la Belle Époque, c'était un phénomène de société, de la belle société bourgeoise et intelligente....
L'occultisme chercha donc à obtenir la reconnaissance du monde scientifique, et fonda sa légitimité sur la transmission occulte du savoir, plutôt que sur le contenu de ce savoir.
Et qui dit occulte, dit élite.
Cette stratégie prenait le contre courant de la pensée du Moyen-Âge et de la renaissance qui maintenaient soigneusement ouvert l'espace entre le monde spirituel et celui de la science. Les occultistes voulaient au contraire faire entrer le monde spirituel dans le monde scientifique.
L'occultiste dans sa démarche élitiste ne cherchait pas le savoir théorique, mais la fonction sociale du savoir.
Il y a eu, il y a très longtemps, une révélation primordiale que l'incompréhension du peuple avait contraint les sages à cacher. C'est le mythe de la parole perdue. Cette parole perdue et retrouvée se transmet parmi une élite sélectionnée, c'est là l'essentiel : l'élite, et non le contenu de cette parole.
Nous retrouvons là l'origine des initiations omniprésentes dans l'antiquité : il fallait voiler les connaissances pour éviter les persécutions et ne dévoiler que progressivement, par l'intermédiaire de symboles. Les plus hautes vérités devaient rester cachées dans le secret des sanctuaires.
La variété d'occultisme fait davantage que friser le chamanisme, et parfois est en plein charlatanisme.
Baignés par l'ambiance romantique post-révolutionnaire, les occultistes idéalisaient un passé édénique et croyaient à la toute puissance de l'esprit.
Parmi les théoriciens de cette science devenue science fiction, citons quelques érudits. Ferdinand Denis fut le premier, et suivirent la société théosophique de Helena Blavatski, les Rose-Croix de Stanislas de Guaïta et de Joséphin Pédalan, il y eut aussi Papus et le sulfureux magicien anglais Aleister Crowley.
Leurs différents thèmes de recherche se sont développés, ont été transformé et repris par la mouvance New Age, dont le livre archi-connu de Bergier et Pauwels « le matin des magiciens » fait partie.
J'ai lu ce livre au début de mes années fac. Donc, ce devait être en 1970. Il m'a, à l'époque, profondément marqué. Il faut dire qu'il tombait bien dans son époque. Cheveux longs, et en chemises à fleurs, l'ambiance était à la naïveté, à la poésie, à l'utopie, et à un indécrottable romantisme.
Avec le recul, je me trouve pas très fier d'avoir aimé ce livre, parfait pour des crédules...
Deux grands personnages ont marqué le siècle dernier.
Parlons par exemple d'Aleister Crowley.
Il est né en 1875, dans une famille de brasseurs protestants puritains. Après être entré dans une société secrète, comme tout grand bourgeois de l'époque, il s'en est fait exclure pour avoir divulgué des secrets. Mais ce court passage dans cette société lui a fait connaître un goût jamais démenti pour certains champignons qui font rire. De passage en Égypte, il écrit un livre, le « Livre de la Loi », aux accents nihilistes nietzschéens prononcés. Ce livre saint lui avait été dicté par son ange gardien, et était dédié à la mémoire de Caïn, à Judas, aux sorcières, aux divers blasphémateurs et hérétiques.
Sa doctrine est assez simple : l'homme est un Dieu qui s'ignore, et le travail magique – les incantations, les rites, les cérémonies – va lui permettre de découvrir l'état de Dieu. C'est un anti-chrétien, un athée. Sa magie est fondée sur un ultra-individualisme, un égocentrisme forcené.
Et si le mage et ses adeptes communiquent avec les esprits, ces esprits ne sont que l'inconscient de la personne, son « moi » inconscient, car le mage Crowley a lu non seulement Nietzsche, mais aussi Freud et Jung.
Irrésistiblement attiré par le fascisme italien, il s'installe au pays de Mussolini, et y fonde une abbaye de Thélème sur le modèle de Rabelais, mais on parierait que Rabelais ne l'aurait pas reconnue. Malheureusement pour lui, après une mort très suspecte d'un disciple lors d'une cérémonie, Mussolini lui enlève sa protection et il termine sa vie dans le dénuement en Angleterre en 1947.
Le deuxième exemple est très connu, souvent cité comme exemple de sagesse, et j'avoue que ça me laisse pantois.
René Guénon fait partie du courant traditionaliste de l'ésotérisme. Constatant l'hostilité du catholicisme à la modernité, et constatant aussi la faillite spirituelle et intellectuelle de l'Occident, il prêche le recours à l'ésotérisme. Or, seul l'Orient avait conservé intact le dépôt de la tradition primitive et originelle. Sans le recours à l'Orient, les derniers restes de vestiges de cette parole perdue, cette science sacrée, conservés dans les hautes sphères vaticanes, seraient irrémédiablement perdues à court terme.
Seule une petite élite pourrait poser les bases d'une renaissance de cette parole perdue. Partisan de cette élite possédant connaissance et pouvoir, il était logiquement violemment antidémocrate.
Il recherchait cette connaissance dans les traditions chinoises, le taoïsme, le confucianisme (plus exotérique), dans les temps védiques hindous, et dans le soufisme islamique.
Il a longtemps vécu en musulman en Égypte, bien qu'il ait toujours affirmé de jamais s'être converti, étant au-dessus de toute expression religieuse.
La pensée de René Guénon eut un écho important dans les milieux intellectuels parisiens. Certains de ses lecteurs convaincus sont entrés dans des Loges, dans d'autres sociétés initiatiques, dans des tariqah soufies, ou dans le groupe catholique du Paraclet.
Un de ses disciples, Schuon, a fondé le groupe néo-traditionaliste aux États Unis.
Remarquons les points communs entre ces deux biographies : l'individualisme, l'élitisme comme solution, et le rejet de la démocratie comme conséquence.
Bien entendu, des chercheurs se sont penchés sur ces thèses, en particulier le courant traditionaliste de Guénon qui comprend beaucoup d'adeptes.
Le groupe de l'Ecole Pratique des Hautes Études a ainsi analysé et démonté les thèses traditionalistes.
En premier lieu, la transmission ininterrompue est invérifiable, et la prétendue tradition primordiale est introuvable, même en cherchant bien.
Mais surtout, les grands textes ésotériques du Moyen-âge, pourtant à la base des conceptualisations de la parole perdue de Guenon, ne faisaient pas référence à cette tradition primordiale. Dans ces textes, la transmission des secrets avait un rôle mineur.
Une étude plutôt amusante sur le fond tente de décrire ce qu'est l'ésotérisme aujourd'hui. Amusante, car elle dit tout et son contraire, comme l'ésotérisme. Son auteur, Antoine Faivre, décrit 6 types de contenu au mot ésotérisme.
1, C'est un mot fourre-tout. On y regroupe tout ce qui exhale un parfum de mystère : égyptologie, franc-maçonnerie, chamanisme, new-age, Kabbale, astrologie, tarots, OVNIs, etc.
2, les connaissances secrètes cryptées par des initiés pour des initiés. L'exemple est la terrible révélation de la descendance de Jésus dans le Da Vinci Code.
3, une discipline proche de la magie, étudiant les mystères du monde. Car le monde est secret mais un connaisseur peut y retrouver les signatures de son créateur, ou du groupe occulte qui le commande.
4, la quête du Graal, de la tradition fondamentale. C'est la recherche de la sagesse et de la connaissance originelle et pure. C'est le courant traditionnaliste de Guénon.
5, une gnose, un mode de connaissance fondé sur l'expérience, le mythe et le symbole, révélé par une initiation. Nous y sommes, sauf que nous cherchons davantage l'apprentissage que la connaissance absolue.
6, un objet de recherches universitaires visant à étudier par l'histoire, la sociologie les courants de pensée qui prétendent détenir des connaissances cachées, de la gnose des premiers chrétiens jusqu'au chamanisme ou néo soufisme.
Le mythe d'Hiram est symbolique. L'admettre en tant que croyance est une pensée qui procède de la magie et de l'irrationnel, au même titre que le Minotaure, un dieu qui naît d'une cuisse, au d'autres qui naissent sans fécondation, marchent sur l'eau ou ressuscitent.
La mythologie, autant celle d'Hiram que les autres, forme la pensée primitive et les religions s'appuient sur ces pensées irrationnelles.
D'où le risque : de la mythologie à l'ésotérisme, de l'ésotérisme à l'occultisme, de l'occultisme à la démarche religieuse ou sectaire, de la religion à la sujétion, les pas sont vite franchis.
L'ésotérisme ne se donne aucune limite. Il recourt à l'imagination la plus débridée, aux idées les plus fantasques, pourvu qu'il se donne l'illusion de faire reculer l'ignorance.
Dans le domaine métaphysique, il règne en maître et apporte les solutions. L'ésotérisme connait les âmes et l'immortalité ; il sait l'avenir, car il lui a été révélé.
Car l'ésotérisme est déterminant, au sens qu'il détermine les choses, les termine... et que l'accès à la sagesse ne dépend pas de l'individu mais d'une révélation ou d'une parole retrouvée. L'ésotérisme est une réponse à une question que le rationaliste ne se pose pas.
Par exemple, le rationaliste ne se pose pas la question du devenir de l'âme, car il ne sait pas définir une âme.
En fait, l'ésotérisme vogue sur une vague. Rien ne plaît davantage à ce qui existe que le fait d'exister doit avoir un sens. L'ésotérisme donne un sens à ce dont le rationaliste ne se préoccupe même pas.
Nous parlons de révélation transcendantale, mais la théorie s'applique aussi à n'importe quelle parole perdue.
St Thomas d'Aquin, sur les écrits duquel est fondée la religion catholique, présente comme un bienfait confortable ces révélations qui dispensent de chercher. Effectivement, c'est nécessaire pour une société qui tend davantage à créer un ordre moral qu'à assurer à ses membres la liberté de pensée.
En ce sens, l'ésotérisme est conformiste, et n'a rien de commun avec la liberté.
Parlons maintenant de la thèse inverse. La raison n'est pas une idole.
Les Temples de la Raison sont aussi redoutables que les clubs ésotériques.
Certains rationalistes, grands orateurs, tribuns hors pairs, entourés de dialecticiens adroits, ont propagé et imposé leurs vérités. Et on a eu Lénine, Staline et Hitler, les décapitations, les déportations, les génocides.
La raison, par une dérive sophiste, se transforme facilement en apparence de raison.
Le risque de l'entreprise rationaliste est de vouloir réduire le réel et la complexité du monde à des formules pratiques mais fautives. « Trop de chômage, les étrangers dehors » « le référendum sur les minarets en Suisse ». Le rationalisme intégriste est réducteur, il pense que le réel est rationnel, et que ce qui est rationnel est réel.
Or, la relation entre ces deux mondes, la raison et la réalité est très compliquée. Raison et réalité ne se superposent pas.
Dans la recherche de la vérité, la seule raison n'est pas suffisante, car la raison est instable.
Il y a 1000 ans, celui qui aurait pensé que la terre tournait autour du soleil était jugé déraisonnable.
Nos sens sont trompeurs : je vois pourtant bien que le soleil tourne autour de la terre ! Ma vue me le dit,... et pourtant, j'ai tort.
Partant de ce constat, « nos sens nous mentent », certains philosophes (Feyerabend) ont construit un schéma destructeur de la science et de la raison. Je dis destructeur, mais on pourrait dire anarchiste. Ils justifient le recours à l'ésotérisme « scientifique » ou transcendantal pour expliquer le monde.
Cette démarche pro-ésotérique dans le domaine scientifique est, à mon sens, une imposture intellectuelle.
On ne peut, selon eux, admettre une loi scientifique que si on parvient à démontrer que toutes les autres possibilités sont fausses. La pomme tombe sur la terre -la gravité universelle -, c'est un fait, mais qui nous démontre que le mouvement de la pomme vers le sol n'est pas dû à autre chose que la gravité ? , l'attirance magnétique de particules inconnues, une volonté de reproduction d'un autre arbre, etc., c'est sans fin. Cette infinitude de thèses non examinées ne permet pas de conclure à l'exactitude de la loi de la gravité.
Toujours en vertu de cet axiome « la raison et la science sont relatives », on en arrive à des dérives que je juge personnellement comme psychiatriques et sociopathes.
Deux exemples rapides.
Le solipsisme d'abord. Dans cette théorie, seul existe le moi. Vous n'existez pas. Mes sens vous ont inventé, à moins que ce soit mon cerveau, dans le but de m'occuper ou me distraire.
Il y a aussi les sceptiques radicaux, qu'on devrait appeler psychopathes. Mes sens me trompent, m'induisent en erreur. Ce crayon que je vois, que je touche, n'est probablement pas un crayon, ça pourrait tout autant être une automobile. L'expérience validée par de multiples scientifiques est de bonne foi, mais malheureusement fausse pour une raison inconnue mais possible.
Et comme tout est toujours possible, rien n'est validable, sauf notre incompétence.
Ces philosophies du fantastique sont nées au milieu du XXe siècle, dans une société de plus en plus encline à la performance technologique et au tout scientifique. Elles défendent une vérité relative, une science relative, une médecine relative ou alternative pour les bobos, mais pour la vraie maladie, leurs adeptes se soignent avec des vrais médicaments bêtement et vulgairement occidentaux et chimiques. Les sceptiques radicaux n'ont pas la vocation sacrificielle.
Ces remises en cause philosophiques de la raison ont bien entendu été reprises par les ésotériques de tous bords qui y trouvent des justifications pseudo-scientifiques à des thèses ahurissantes.
Il est vrai que la raison ne résout pas tout et n'a pas pour objet de donner un sens. Elle peut aussi être trompeuse, mais on ne peut la considérer comme menteuse.
Dans l'accès à la connaissance, la raison est la voie à privilégier.
04/12/2009 à 15h38
peut-être pourriez-vous m'aider à plancher sur ce sujet:
la liberté est-elle excessive?
vos idées, votre réflexion, votre pensée sont les bienvenues.....
04/12/2009 à 20h36
Bjc. écrivait:
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> Dans l'accès à la connaissance, la raison est la voie à privilégier.
les gens qui ont beaucoup de connaissance serai donc raisonnable???
05/12/2009 à 00h58
Un texte interessant, dense, touffu, on dirait Alexandre Adler! Une chose néammoins: Hitler se situe clairement hors du camp de la rationalité ("J'avance avec l'assurance d'un somnambule sur le chemin qu'a tracé pour moi la Providence.")
05/12/2009 à 01h32
gulguch écrivait:
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> Hitler se situe clairement hors du camp de la rationalité
Tu as raison.
Hitler était un ésotériste, en recherche de sens pour sa race pure. Il se sentait investi d'une mission quasi sacrée.
Cependant, en bon orateur, il a réussi à faire passer son délire ésotérique par un discours rationnel, pervers et réducteur... sinon il n'aurait probablement pas été autant suivi.
Je suppose que c'est l'allusion au sophisme ; ce type, s'il avait été vendeur d'electro-ménager, aurait réussi à vendre un frigo à un esquimau.
05/12/2009 à 04h43
fée clochette écrivait:
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>
> peut-être pourriez-vous m'aider à plancher sur ce sujet:
>
> la liberté est-elle excessive?
>
> vos idées, votre réflexion, votre pensée sont les bienvenues.....
>
la liberté est excessive puisque elle est tolérable qu'a la condition du respect de celle des autres
05/12/2009 à 18h15
Pourrait-on dire que notre liberté d'agir se limite à la liberté d'être d'autrui?
05/12/2009 à 19h50
ameli écrivait:
---------------
ce type, s'il avait été vendeur
> d'electro-ménager, aurait réussi à vendre un frigo à un esquimau.
>
C'est très pratique un frigo pour un esquimau...
ça évite que tout soit congelé !
En fait, le frigo réchauffe dans son cas...
;-)
--
Céramik
05/12/2009 à 20h20
vitalic écrivait:
-----------------
> non
Il semblerait donc que tu partages le même point de vue sur les pygmées que le camerounais de base ou le responsable d'exploitation de Total...
08/12/2009 à 00h40
fée clochette écrivait:
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> la liberté est-elle excessive?
La question est étonnante. Il y manque le paramètre essentiel : la référence. Excessive par rapport à quoi ? Lorsqu'il y a excès, il y a norme, quelle est cette norme ?
Et dans ce cas, l'excès est-il quantitatif, ou qualitatif ?...
La liberté est réalisée par la pluralité des choix, et lorsque les choix sont arbitraires et sans freins, nous sommes dans le cadre de la liberté absolue. Cependant la liberté ne peut devenir une valeur positive que si elle ne se transforme pas en oppression.
Le tableau idyllique de la liberté absolue se transforme vite en enfer dont l'unique issue est la suppression de toute liberté. Ce sentiment enivrant de puissance car sans transgression ou interdit aurait du envoyer Sade à Charenton et a créé Auschwitz.
La vie en société ne permet pas l'usage de la liberté absolue. La sodomie homosexuelle publique que pratiquaient Diogène et les Cyniques serait considérée comme une provocation indécente nuisible à l'équilibre instable de notre société.
Au niveau du groupe humain, de la communauté, approuver la liberté absolue signifie la disparition du pluralisme politique et de la démocratie. En effet, la liberté sociale est indispensable à l'exercice de la liberté individuelle. Mais un excès de liberté sociale mène à l'oppression, non seulement de la classe privilégiée, mais de tout le peuple.
La conclusion est peu exaltante : à trop vouloir être libre, on finit dans la servitude.
La pratique de la liberté exige un frein, une règle. Ce contrat social transfère la violence due à la liberté à une instance légitime : l'état, sous la réserve qu'il soit bien légitime et que les lois soient équitables.
Cette forme de liberté freinée est l'autonomie. Elle ne peut exister que si sont permises voire encouragées les droits de pensée, de publication, de grève. Toutes les opinions, même ardentes, peuvent cohabiter, pourvu qu'elles soient multiples et qu'elles permettent le compromis.
L'ennemi de cette forme de liberté qui se rapproche de l'autonomie est la passivité. Le renoncement est le meilleur allié de la tyrannie. On remarquera que des doctrines philosophiques renonciatrices telles que le l'épicurisme, le stoïcisme, le confucianisme ont prospéré chez les élites asservies, constituant un palliatif moral.
La faim justifie les moyens... de lutte pour la liberté.
Enfin la liberté exige des qualités. Si elle permet des choix, ces choix doivent être justes et moraux. C'est notre différence avec l'animal qui obéit à la loi de l'instinct. Nous ne sommes pas une espèce vouée au déterminisme. Nos choix doivent être rationnels pour être qualifiés de « libres ».
Cette rationalité, cette rectitude, nous impose de renoncer aux aprioris, aux jugements hâtifs, et ce n'est guère facile et nous oblige à l'intelligence et à la compréhension.
08/12/2009 à 00h58
ameli écrivait:
---------------
> Cette rationalité, cette rectitude, nous impose de renoncer aux aprioris, aux
> jugements hâtifs,
Exemple connu : la réfutation de la théorie d'Einstein par Bergson (dans Durée et simultanéité), reprise par Deleuze, malgré toutes les explications données directement par les plus grands physiciens, dont Einstein.
Ne voulant admettre, au point d'en faire un livre !, le paradoxe de l'explication des "jumeaux d'ages différents", enfermé dans un apriori, engoncé par sa réputation d'intellectuel, Bergson n'a jamais voulu comprendre qu'il n'y comprenait rien en physique.
Prisonnier de ses préjugés et de sa réputation, il en a perdu, à mon sens, sa liberté.
08/12/2009 à 01h48
""Prisonnier de ses préjugés et de sa réputation, il en a perdu, à mon sens, sa liberté.""
mis à part la réputation, ça ne vous rappelle un sous club ésotérique d'occlusodontie?
:-))
10/12/2009 à 22h53
Je t'ajoute un paragraphe..., comme quoi le coup de thèse-antithèse-synthèse, quoiqu'en pensent certains intégristes, ça marche pas pour une disserte de philo.
Deux mondes cohabitent ou coexistent. Le premier, obligatoire, est celui de la science. L'homme y est soumis, il est gouverné par des lois naturelles et physiques. Il mange, dort, baise. Nous éduquons nos enfants, nous leur donnons ces rudiments de culture basique, nous leur apprenons à vivre correctement et à chercher leur place au milieu de ce monde naturel. A nous de rendre cet esclavage le moins contraignant possible, mais c'est un esclavage.
Le second est celui de l'esprit, grâce auquel nous ne sommes pas seulement des esclaves, mais des êtres libres. Car seul l'esprit est créateur et organisateur. Cette liberté que nous gagnons est celui des valeurs morales, esthétiques, culturelles.
Cette thèse philosophique est héritée des Descartes et de Kant, elle a été défendue par Alain.
Remarque : Schématiquement, Alain, dans ses cours de philo, dessinait un triangle. A la base d'un coté, il y plaçait le matérialisme, sur l'autre base, la spiritualité (le Dieu impersonnel de Spinoza, ou un Dieu quelconque). Au sommet, il plaçait le roi : l'homme (l'individu).
On en revient à la thèse d'un autre paragraphe : sans morale (ou éthique)(ou culture), il ne peut pas y avoir de liberté.
Conclusion : oui, la liberté peut être excessive... lorsqu'elle ne tient pas compte de critères moraux. Dans ce cas, la liberté est absolue, dangereuse et dégénère en tyrannie.