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Lecture de vacances
24/08/2010 à 01h15
Pendant les vacances, le temps est aux lectures légères et amusantes. Pour une fois, avant de partir, j'ai tapé dans mon stock, et je vous invite à deviner
1 : le sujet de ce paragraphe, le "xxx".
2 : l'auteur
Un "xxx", c'est un jeune homme qui a une large cravate noire, dite La Vallière, et qui vend des journaux pour la cause ; c'est une espèce politique que les politiques n'ont pas prévu. Et c'est une assez noble espèce.
Pour les moeurs, ce sont des obstinés. Ils sont chastes autant qu'ils le peuvent. Mariez-les, ils feront des enfants sans compter, car ils méprisent le plaisir qui n'est que plaisir. Au reste, ils se font du muscle, et poussent volontiers le ballon ; seulement leur corps est comme un cheval ; ils s'en servent, mais sans lâcher les rênes.[...]
En politique ils sont radicaux. ils veulent l'égalité et la probité ; l'égalité dans les lois, la probité dans l'application des lois. Là-dessus ce sont des mules pour l'entêtement ; jamais vous ne leur ferez comprendre l'opportunité d'un mensonge de tribune, ni que l'ordre vaille la moindre chose, s'il est payé d'une injustice.
24/08/2010 à 01h28
Pour vous aider, toujours dans le même livre :
Il n'est pas élégant d'être anti-clérical ; c'est pourquoi il faut être anti-clérical. Il ne faut pas être du parti des ducs. Il ne faut pas respecter l'Académie Française. Il ne faut pas être membre de l'Institut. Il ne faut pas chercher les suffrages ni l'approbation de cette élite qui prétend à nous gouverner. Et ce n'est pas assez de ne pas les rechercher ; il faut s'arranger de façon à ne pas les mériter. Dès qu'on manque à cette règle, on trahit. On dira là-dessus que le Catholicisme n'est point naturellement lié à la qualité d'académicien. En fait notre élite pense bien ; le bien penser n'a pas deux sens.
[...] Mais de tous ceux qui mesurent et pèsent cette force, habiles eux-mêmes à soumettre toute mystique à leur politique, de ceux-là je me méfie ; et encore plus de ces combinaisons entre cardinaux qui ont peur que l'église soit trop église, et diplomates qui ont peur que la république soit trop république. Car remarquez qu'ils s'unissent pour faire moins et pour penser moins...
24/08/2010 à 01h55
Cet extrait devrait mettre sur le piste de l'auteur
(toute ressemblance avec des faits actuels serait le fruit du hasard)
Cette puissance de l'élite serait effrayante si les électeurs étaient aussi nigauds que les députés.
Je dis nigaud, je ne dis point sot. Un nigaud est un naïf, un homme qui cherche l'opinion dans les journaux, sans faire cette réflexion que tout ce qui est écrit dans les journaux, à l'exception de quelques têtes en bois rustique, est réactionnaire dans le fond, j'entends ambitieux, courtisan de riches, flatteur d'académiciens, admirateur de haute vie, des autos, des théâtres et des danseuses à colliers.[...] Car qu'est-ce que c'est que ces convives parés comme des gigots ou comme des poulardes en gelée ?
Cher petit attaché de cabinet, je te vois partir sur tes escarpins vernis, pour dîner ou pour danser. Tu renieras trois fois le peuple, avant la dinde truffée.
Contre des passions si bien parées, si flatteuses, si éloquentes, il faut se faire rustique par précaution. Beaucoup se font socialistes. Mais souvent le diable y retrouve son compte ; car si l'on déclame contre la plèbe arrondissementière (...) c'est encore renier le peuple ; si l'on méprise la cuisine politique, comme ils disent, pour s'enfermer dans le Laboratoire de l'économique, c'est encore renier le peuple (...)
C'est toujours penser en escarpins.
24/08/2010 à 12h00
ALAIN :
Éléments d’une doctrine radicale
Penseurs en escarpins
Le 26 décembre 1913
24/08/2010 à 12h37
Bien joué !
Une lecture vraiment jouissive, et très actuelle.
Le premier texte-éditorial, celui qui parle des XXX (pas trouvé ?), est daté du 27/02/1909.
Le deuxième porte la date du 28/02/1922.
Pour la bonne bouche, nous parlons de l'Administration (avec majuscule).
Commencez par comprendre la beauté de cette organisation. Division du travail, d'abord, ce qui fait que chacun est très fort dans sa partie. Unité ensuite, qui se traduit par de merveilleux règlements ; en sorte que rien ne peut se faire dans une Spécialité sans que les autres Spécialités soient averties et donnent leur avis. La politique est un grand jeu d'onchets ; il s'agit toujours de déplacer une pièce sans faire remuer les autres ; jeu impossible avec l'administration, dans laquelle tout se tient.
Telle est la force matérielle des bureaux. Il s'y joint une force morale bien plus redoutable encore et dont seuls les initiés peuvent se faire une idée exacte. Elle s'exprime par ces mots magiques : des relations, une situation. Ces mots ne sonnent pas pour vous comme pour moi. Vous vous imaginez que la puissance et l'esclavage d'un bureaucrate sont définis par un décret de nomination. Erreur. Il y a des dîners bureaucratiques, des thés bureaucratiques, des bals bureaucratiques, des mariages bureaucratiques. Ainsi se forment et s'entrelacent mille liens de cousinage, d'amitié, de politesse ; ainsi, dans les conversations, se dessine une doctrine et se distribue une éducation. Il y a un badinage bureaucratique, une esthétique, une morale, une politique bureaucratiques.
[...] Il faut être assis sur un rond de cuir pour bien sentir ces finesses-là.
(22/03/1909)
Moi qui suis passé dans le camp des bureaucrates, je dois admettre que ce n'est pas faux....